Epitaphe à mon Iphone

Cher Iphone 3G,

En ces jours troublés où j’attends avec une anxiété néanmoins teintée de l’anticipation joyeuse d’un soulagement imminent, que tu rendes l’âme, laisse-moi te rendre un dernier hommage par cette modeste oraison.

Au cours de cette année (et quelques) pendant laquelle je t’aurais possédé (ou l’inverse), tu as été un fidèle compagnon. Grâce à toi, j’ai ouvert les portes d’un monde qui me demeurait inconnu jusqu’alors. Avec toi j’ai goûté aux joies numériques de l’accélération des échanges virtuels via un nombre incalculable de plateformes de tchat, du partage de jolies photos de mes chatons, d’un coucher de soleil ou de mon petit-déjeuner ou de l’accès à tout moment à la réponse en image au questionnement existentiel du jour : Ryan Gosling est-il oui ou non plus musclé que Robert Pattinson? (la réponse étant bien évidemment oui).

Cela fait un moment que tu as commencé à donner des signes de faiblesses. Pour être parfaitement honnête, je dois avouer que, même pour un Iphone d’occasion, tu n’as jamais été bien vaillant. Et puis la vie au Cambodge n’a pas été tendre avec toi. Tu as connu la chaleur, la mousson, l’humidité de mes fonds de sacs et tu n’as pas non plus échappé à l’inévitable chute de moto en t’éclatant pour de bon l’écran sur une route de campagne. De toute manière il faut avouer que cela fait bien longtemps déjà que tu as été lancé sur la voie de la décrépitude : quelques années seulement auront suffi à te transformer en vieillard faiblissant pouvant se targuer d’avoir assez vécu pour voir passer 3 nouvelles générations de tes petits enfants…

Quoiqu’il en soit, sache, petit téléphone, qu’après ta mort, il n’y aura pas d’autre Monsieur Iphone dans ma vie. Tu auras été le premier smartphone de mon existence et tu resteras le seul.

A l’époque où tes ancêtres ont commencé à être commercialisés, j’avais déjà un certain nombre de principes. Ne pas mettre 500 euros dans un téléphone en faisait partie et je ne me retenais pas de prendre pour des attardés mentaux tous les gens qui se dressaient en travers de mon chemin vers le bon sens et la mesure. A l’époque, l’engouement pour le nouveau joujou que tu représentais était d’autant plus enflammé qu’il était tout frais. Malheur à qui osait critiquer cette « révolution ». Moi je m’en foutais, j’avais le jugement facile et la critique acerbe.

Puis, ce qui devait arriver arriva. Quelques années plus tard, emportée par un besoin de normalité mal dissimulé sous des pseudo-motivations professionnelles, j’ai fini par m’acheter un Iphone et tu es arrivé dans ma vie. Tu étais un peu vieux, un peu rafistolé, un peu poussif mais je t’aimais bien quand-même. Tu m’ouvrais les portes d’un monde nouveau.

Toi et moi on s’est bien amusé mais je ne te remplacerai pas. Oh ne t’inquiètes pas, rien n’est de ta faute. Tu n’es qu’un objet. Je vais t’expliquer les raisons pour lesquelles t’avoir eu dans ma vie pendant un an et demi aura été largement suffisant pour me faire comprendre que je ne voulais certainement pas de tes petits frères (ou cousins d’ailleurs, je mets tout le monde dans le même bateau).

La première est que j’en ai déjà assez de me faire prendre pour une poire par la grosse pomme (ce n’est pas ma faute, j’ai un seuil de tolérance au foutage de gueule assez extrêmement faible). Vois-tu mon petit, j’estime que lorsque l’on met le prix d’un loyer dans un téléphone, on est en droit de s’attendre à avoir fait un bon investissement. Cela a été le cas lorsque j’ai mon papa a acheté notre premier téléphone portable familiale il y a près de quinze ans. Un nokia 3310. C’était la belle époque. Celle ou les téléphones tenaient des années et des années ou étaient d’ailleurs réputés pour être indestructibles (rien que ça).

Nokia

A l’époque, on ne se prenait pas plus le chou que cela avec ces histoires de téléphones. En acheter un représentait un coût, certes, mais on en avait pour son argent. On claquait nos 800 francs et ensuite on était tranquilles pour un paquet d’années. D’ailleurs, le premier-né de ma collection de téléphones, je l’ai gardé 7 ans et il fonctionnait encore lorsque je suis passée au téléphone couleur (mais à un moment il faut bien sortir de la pré-histoire numérique). Tous les téléphones que j’ai eus par la suite m’ont lâché très vite et toi, en dépit de ton prix exorbitant, tu n’as pas dérogé à la règle. Aujourd’hui tes petits frères coûtent 400, 500, 800 euros et il se passe un ou deux ans avant qu’ils ne sombrent dans l’obsolescence, détrôné par un nouveau membre de leur propre famille ou tout simplement rendus invalides par un progrès technologique auquel ils ne peuvent s’adapter. Tu trouves cela logique, toi, que plus un téléphone coûte cher, moins il dure longtemps ? Et de dépenser des sommes pareilles dans des « bijoux », certes, mais qui seront juste bons pour la poubelle une fois que leur technologie sera dépassée ? En fait, le temps technologique avance beaucoup trop vite pour le temps humain. Le prix des appareils augmente tandis que leur durée de vie diminue. Et pendant ce temps, les moyens financiers à la disposition des gens qui les achètent, eux, stagnent. Bref, tout cela n’a aucun sens. C’est ça « Le Progrès ».

Alors bien sûr il n’y a pas que les téléphones qui sont touchés. Tous les attirails technologiques le sont aussi. Certains disent que cette obsolescence est programmée pour faire tourner la machine économique (la logique capitaliste voudrait que le fait de consommer sans cesse crée des emplois et de la richesse). Qu’elle le soit ou non, que les concepteurs mettent tout en oeuvre pour que nos appareils cassent et soient impossibles à réparer ou qu’ils ne fassent aucun d’effort pour les empêcher de casser, cela revient plus ou moins au même point : on nous prend pour des jambons.

Par ailleurs – et excuse-moi de te dire cela sur ton lit de mort mon petit Iphone – le très petit nombre de personnes qui tirent le bénéfice financier de ta vente a du sang sur les mains. Ah tu n’as pas été conçu dans l’amour et la douceur, c’est le moins qu’on puisse dire, mais plutot dans la violence et le mépris. Depuis les mines africaines de ton extraction jusqu’aux usines chinoises de ta conception, l’histoire de ta naissance est jalonnée d’horreurs et peut-être aurait-il mieux valu que tu ne viennes jamais au monde, surtout si c’est pour y rester si peu de temps. Tout ça pour ça… Certes, tu auras généré de l’argent mais il a fini dans les mains de quelques vautours cupides qui se nourrissent des restes de ce charnier… Alors bon.

Et puis – encore une fois tu n’y peux rien mon brave téléphone, ce sont les humains qui t’ont perverti – toi qui aurais pu être un formidable outil de connexion des individus, au final tu ne sers qu’à les éloigner les uns des autres, de l’ici et du maintenant. C’est qu’il se passe toujours quelque chose de ton côté. Entre la cousine qui t’envoie un viber, le boss qui t’envoie un email, Le Monde qui t’envoie une notif, un nouveau follower sur Instagram ou un nouveau like sur Facebook, il y a toujours une (bonne ?) excuse de se soustraire à l’instant présent, se couper des autres pour aller s’isoler dans un monde ou les choses sont sans doute plus simples mais où elles sont surtout moins vraies. Si encore ces échappées rendaient les gens plus détendus mais c’est tout le contraire qui se passe. Les gens sont stressés par leur incapacité à déconnecter. Même au milieu de leurs amis, même au cœur de la nature ils font la course aux selfies et aux likes et n’entendent plus le chant des oiseaux, ne sentent plus le vent dans leurs cheveux, ne voient plus la beauté du monde.

Voilà pourquoi j’ai décidé qu’en ce qui me concerne, tu n’aurais pas de remplaçant. J’en ai marre d’être prise pour une poire et j’ai décidé de me sevrer du smartphone. Fini Instagram et l’étalage d’une vie qui n’a rien d’extraordinaire sous des couches de filtres. Fini l’accès a l’information en temps réel en pleine conversation avec des amis. Fini l’angoisse de te perdre parce que tu m’as couté 20% de mon salaire. Et bonjour liberté. Ces choses je les ai découvertes avec toi et je les enterrerai avec toi. Je vais me racheter un bon vieux Nokia qui n’aura pas le wifi ni les photos mais qui me tiendra des années et ne me coutera pas un sou. No offense mon bon Iphone, si tu as réussi à me faire comprendre cela c’est que tu as vraiment réussi ta vie.

Rest In Peace

RIP Iphone

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s