Y a-t-il de petites injustices?

Il y a quelques jours, j’ai eu une discussion révoltée avec mon amoureux et une de mes meilleures amies sur, en gros, les injustices sociales à l’œuvre au sein de l’humanité.

Si mon indignation partait à la base, comme souvent, du constat récurrent du marasme dans lequel baigne ma situation professionnelle – et en l’occurence celle de plusieurs de mes amis -, mon discours a vite viré au classique : « De toutes façons, on va tous mourir parce qu’on est bien trop cons pour se rendre compte qu’on se fait enculer de partout. On nous tond la laine sur le dos et lorsqu’on sera à poil dans la neige, il ne nous restera plus que nos yeux pour pleurer et ça sera bien fait pour nous. BOUHOUHOUHOUHOUHOUHOUH » (j’ai une légère tendance au catastrophisme depuis que j’ai perdu la foi).

Mon amoureux, même s’il en a marre de mes pleurnichages, était plutôt d’accord avec moi mais ma copine avait un discours bien plus modéré et soutenait que, quand-même, on a beau jeu de se la ramener avec nos lamentations et nos jérémiades mais que franchement, nous en tous cas, petits français, on est pas les plus à plaindre et que c’est vraiment une attitude d’enfants gâtés de s’apitoyer sur notre sort alors qu’on vient d’un pays démocratique avec la sécu, la protection sociale, la liberté de la presse, l’égalité des chances, la justice et le droit de vote, qu’on est plutôt bien lotis par rapport à tant de peuples sur la planète et qu’on devrait un peu plus souvent se rendre compte de la chance que l’on a…

Au-delà de sa tendance légèrement culpabilisante, il a pas mal de raisons pour lesquelles je ne me retrouve pas vraiment dans ce type de discours et je vais tenter de m’en expliquer ici. Entendons-nous bien, le but ici n’est pas de déterminer qui avait raison et qui avait tort, ou de faire un débat sur La France est-elle encore une démocratie ? (clairement non) ou Jeunes actifs au chômage ou petits africains, qui est le plus à plaindre sur cette planète ? (les jeunes actifs bébés baleines).

Non, le but est plutôt de s’interroger sur le sens véritable de cette injonction a toujours reconnaitre la chance qu’on a lorsqu’on se permet de se plaindre de son infortune ou de s’indigner de celle des autres.

Un raisonnement qui se mord la queue

Je suis la première à reconnaitre que j’ai de la chance pour tout un tas de raisons que je ne vais pas vous citer et qu’effectivement, par rapport à (beaucoup) d’autres, je suis plutôt bien lotie.

Pour autant, je ne me prive jamais de râler, de m’indigner, de m’offusquer, d’empatir, de me rebeller ou de résister face à toutes les formes d’injustices, qu’elles me concernent directement ou non, et je ne vois pas en quoi la reconnaissance de ma « chance » devrait me priver de ce droit.

Le problème de ce raisonnement, à mon sens, c’est qu’il tourne en rond et qu’il est sans fin, pour la simple et bonne raison qu’on trouvera toujours plus malheureux que soi. Si notre « chance » doit toujours être relativisée par rapport à ceux qui ne l’ont pas, eh bien tout le monde – ou presque – peut s’estimer chanceux dans une certaine mesure parce que ça pourrait toujours – ou presque – être pire.

Et donc, si on prend le raisonnement dans le sens inverse, on pourrait se demander pourquoi se battre pour quoi que ce soit puisqu’on pourra toujours trouver une injustice plus grave que celle qu’on a décidé de combattre? Ainsi, pourquoi s’indigner contre le chômage des jeunes en France alors que c’est bien pire en Grèce ? Et pourquoi s’indigner de la situation en Grèce quand on sait ce qui se passe dans les usines du Cambodge ? Et pourquoi s’indigner de ce qui se passe dans les usines du Cambodge quand on sait qu’au Bangladesh, le Rana Plaza s’est effondré sur ses ouvrières et les a presque toutes tuées. Au moins, au Cambodge, les usines tiennent debout…

Vous me suivez ?

Il y aura toujours quelque chose de pire sur quoi s’indigner…

Pourquoi hiérarchiser les injustices ?

Le problème, lorsqu’on se met à hiérarchiser les injustices, à se dire qu’elles ne se valent pas toutes, que certaines sont quand-même plus acceptables, plus supportables, plus admissibles que d’autres, c’est qu’on oublie une chose fondamentale: il n’y a pas d’injustice tolérable. L’injustice en elle-même, et sous toutes ses formes, est intolérable et doit être combattue.

Toutes les injustices.

Donc moi, ça m’agace quand je m’indigne face à l’injustice de ma situation ou de celle de certains de mes potes et qu’on me rétorque que Ya quand-même pire dans le monde que cela.

Ça m’agace qu’on hiérarchise les injustices en en classant certaines dans la colonne de celles pour lesquelles il vaut la peine de se battre et celles qui relèvent juste de petits caprices d’enfants gâtés – et d’ailleurs, qui, dans le monde, a la légitimité de décider de cela ?

Pour moi, il n’y a pas de petites injustices et il n’y a pas de petits combats. Toutes les injustices valent la peine qu’on s’en indigne et qu’on les combatte et tous ces combats valent la peine d’être menés. Ne nous tirons pas dans les pattes, ne nous trompons pas d’ennemi.

Est-ce « avoir de la chance » que de mener une vie décente ?

En ce qui me concerne, je considère que tous les humains ont droit au bonheur et à une vie décente et je trouve cela un peu tordu de prétendre que je devrais m’estimer chanceuse de, moi, pouvoir avoir accès à cela pour la seule raison que ce n’est pas le cas de tout le monde. Je le fais pourtant, mais je trouve que ce n’est pas normal. Le droit au bonheur et à une vie décente devrait être un droit inconditionnel et indiscutable de tout être humain, et non pas « une chance ». Certes, dans le monde actuel, ça l’est, et c’est bien le cœur du problème : tant que l’on continuera à croire que c’est une chance et pas un droit, rien ne changera et les injustices perdureront.

Je considère donc aussi que j’ai le droit d’avoir dans ma vie une activité – professionnelle ou autre – qui me plait, m’épanouie et m’assure une vie décente, et une activité que j’ai choisie. Non pas parce que j’ai fait des études, que je suis intelligente, motivée, bosseuse, enthousiaste, généreuse, que j’ai un beau CV ou autre. Mais juste parce que la liberté de choisir la vie que l’on veut mener (dans des limites légales et éthiques bien sur) est un Droit de l’Homme qui ne devrait jamais avoir à être remis en question.

Et donc lorsqu’un soir, je m’indigne parce que moi et certains de mes potes, nous nous retrouvons à devoir faire des boulots de merde sous-payés que l’on déteste parce que ce foutu chômage fabriqué de toute pièce nous y condamne, je ne veux pas qu’on vienne me dire que je n’en ai pas le droit. Je ne veux pas qu’on me culpabilise de me révolter de cette situation sous prétexte qu’il y a bien d’autres raisons de s’indigner que celle-ci. Je ne veux pas qu’on vienne me dire que je devrais plutôt remercier le ciel d’en être là, même si je me lève tous les matins à 7h pour passer la moitié de ma journée à m’aliéner devant mon écran à faire un boulot stérile et inutile, parce qu’à la place, j’aurais très bien pu avoir la malchance de naitre dans un camp de réfugiés au Soudan…

Je veux bien reconnaitre que ma situation est enviable par rapport à d’autres. Mais je ne veux pas admettre qu’il n’y a rien, dans ma petite vie de chanceuse à moi, qui ne vaille la peine qu’on s’en indigne (ce qui ne veut pas non plus dire que je demande à ce qu’on me plaigne, pas du tout).

Il n’y a pas de petites injustices…

Du danger de la relativisation

Jusqu’à quand pourra-t-on se dire que cela pourrait être pire et à partir de quand sera-t-il légitime de se plaindre et de se révolter ? Peut-on rationnellement décider de ces limites ?

C’est bien de relativiser mais le problème c’est qu’on peut relativiser à l’infini car on trouvera toujours moins chanceux que soi. Est-ce une raison de prétendre qu’on ne devrait jamais se plaindre et se révolter, y compris de sa propre vie, et même si elle est enviée par la majorité des gens de cette planète ?

Je pense que non…

Par ailleurs, à trop vouloir relativiser sur les injustices dont nous sommes victimes – et même si celles-ci ne font pas non plus de nos vies un enfer sur terre – on en oublierait presque de s’indigner et de se battre pour préserver ce qui est juste et maintenir ce que l’on a durement acquis.

Notre « chance » n’est pas quelque chose d’absolu, de définitif, de conquis et d’acquis pour toujours. Si on n’y prend pas garde, elle peut nous être retirée. Or, en ce moment, de nombreux indices (par exemple: CA) me portent à croire qu’on est sacrément en train de nous la raboter. Et si à chaque fois qu’on rogne un peu plus sur nos libertés, on se penche sur ce qui nous reste en se disant que c’est quand-même pas mal par rapport à d’autres, il finira bien vite par ne plus rien nous rester du tout… Et à ce moment-là, il sera trop tard.

Donc se dire qu’on a de la chance d’être là où on est, c’est bien beau, et c’est bien de s’en rendre compte, mais cela ne doit pas devenir un argument pour culpabiliser les contestataires de tous bords, étouffer l’indignation, ringardiser la révolte et tuer dans l’œuf toute tentative de résistance et de rébellion.

Ce discours n’est pour moi ni plus ni moins qu’un énieme voeu d’abandon et d’acceptation d’un système qui nous assouvit plutot qu’il nous protège. Embrasser ces discours, c’est condamner toute réflexion pour le glissement vers un autre système ou, en tout cas, pour la mise en place de mesures qui sont motivées par le bien-être des personnes et qui pourraient réellement améliorer la vie sur terre.

Remonter à la cause des causes

Et puis à perdre son temps à classifier les injustices et à se dire que, à la lumière de ce classement, nos injustices à nous paraissent bien dérisoires, on perd de vue que les causes de ces inégalités et de ces injustices sont en fait toujours les mêmes : l’impuissance politique et le fait qu’une infime minorité décide à la place des autres ce qu’ils devraient faire, comment ils devraient agir et même ce qu’ils devraient penser. Et que tous ces autres se laissent faire…

En tous cas, plus j’en découvre, plus je suis persuadée que tout découle de cela.

Donc au lieu de se demander pour quelles causes il conviendrait de s’indigner et quelles causes n’en valent pas la peine, il faudrait plutôt se poser la question de reprendre notre destin en main.

Au lieu de les hiérarchiser, acceptons que toutes ces injustices proviennent des mêmes sources et qu’elles ne sont pas fondamentalement différentes les unes des autres. Que le combat des grecs est aussi celui des français. Que l’indignation contre le fascisme d’un Lepen rejoint celle contre le totalitarisme d’un Hun Sen. Que les révolutions du monde entier sont aussi les nôtres. Que toutes les luttes contre tous les abus de pouvoir se valent dans le fond. Battons-nous donc plutôt contre les causes au lieu de perdre notre temps à échelonner les conséquences.

Ne nous reposons pas sur nos acquis, quel qu’ils soient. L’injustice est quelque chose d’intolérable. Toute injustice. Et je pense fortement que les hiérarchiser, c’est régresser intellectuellement et politiquement.

Notre « chance » n’est pas un acquis. C’est un combat qui ne doit jamais oublié d’être mené.

A nous de jouer.

MLK

 

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