Ethique et relations amoureuses : Que veut dire « Tromper » dans un couple ?

Nous avons tous été en couple au moins une fois dans notre vie. Et dans de telles circonstances, nous avons tous considéré que certaines choses allaient de soi. Par exemple :

  • On construit quelque chose ensemble. Par conséquent, on parle d’avenir, de ce qu’on attend de la vie, du projet qu’on aimerait construire en commun, quelque soit son contenu (voyages, enfants, maison…) ;
  • On prend soin l’un de l’autre, on est là en cas de coup dur, on sait qu’on peut compter sur l’autre et que l’autre peut compter sur nous et pas seulement en cas de coup dur d’ailleurs ;
  • On partage la vie l’un de l’autre, même si c’est à des degrés différents selon le couple et sa durée. Chacun connait les amis de l’autre, sa famille, son chez-soi s’il n’y a pas cohabitation ;
  • On partage en général bien plus de choses que cela : une certaine vision de la vie, des idées, des principes, des valeurs, une histoire peut-être.
  • Etc.

Et puis surtout on couche l’un avec l’autre. Et uniquement l’un avec l’autre. Et même si de plus en plus de voies s’élèvent pour questionner cet état de fait reçu comme indiscutable, on reste grandement conditionné à le prendre pour quelque chose de parfaitement naturel et justifié : quand on est en couple et qu’on est amoureux, on n’a pas à aller chercher du sexe ailleurs, ni à être attiré par quelqu’un d’autre, ou en tous cas pas au point de passer à l’acte. C’est comme ça et pas autrement.

Or, plus je réfléchis à la question, plus je me dis qu’on se trompe. Que non seulement, on peut très bien être amoureux, heureux en couple et être attiré ailleurs mais qu’en plus passer à l’acte ne constitue en rien un crime impardonnable aux conséquences systématiquement désastreuses qui justifierait le lynchage public et la vindicte éternelle. Qu’au contraire il relève d’un acte émancipateur et que la pression à l’exclusivité sexuelle, imposée par un modèle conjugale rigide et impitoyable et par des repères moraux archaïques, est illégitime, injuste et autrement plus dévastatrice.

Et tout de suite : le pourquoi du comment !

Petite mise au point éthique

« Disposer librement de soi ». La formule peut paraitre pompeuse dite comme cela. Elle n’en est pas moins inscrite au cœur des libertés fondamentales s’attachant à la sauvegarde de la personne et reconnaissant à chacun le droit d’être maître de soi-même dont le respect conditionne l’existence de toutes les autres libertés.

Ce principe de Libre disposition de soi regroupe en l’occurrence deux droits essentiels : le Droit à l’intégrité physique (en gros le droit à la vie et au respect du corps – et sur lequel je ne m’attarde pas) et le Droit de disposer librement de son corps.

Qu’est ce que ça veut dire, « disposer librement de son corps » ? Eh bien cela veut dire plusieurs choses relatives par exemple au droit de donner ses organes, d’attenter à sa propre vie, d’avorter, de se prostituer, de changer de sexe, d’utiliser un contraceptif, de se faire stériliser, etc. Cela veut également dire – et c’est cela qui m’intéresse ici – que chacun est libre de choisir la sexualité qui lui convient, et ce à tout moment de sa vie, que cela ne regarde personne d’autre que soi, que les personnes avec qui on fait l’amour n’en acquièrent pas pour autant pas un droit de regard sur notre sexualité et que l’on n’a pas de compte à leur rendre sur ce que l’on a fait de notre corps lorsque l’on n’était pas avec eux.

Dangereuses, ces liaisons?

 « Il/Elle m’a trompé » : qu’est ce que cela veut dire exactement ?

Dans notre usage courant de l’expression, la phrase « Il/Elle m’a trompé » ne veut dire qu’une seule chose : il/elle est allé coucher avec quelqu’un d’autre. Peu importe que la tromperie ait eu lieu régulièrement pendant des mois ou une fois en vacances, peu importe que d’autres engagements ait été trahis ou non, peu importe qu’il y ait eu abus, négligence, mensonges ou non, peu importe que les preuves d’amour et d’attention portées au partenaire ait été multipliées ou réduites à la suite de la tromperie… et même si tout cela peut constituer des circonstances atténuantes ou aggravantes, l’essentiel réside ici : l’autre a donné son corps à un autre que moi. Et cela, c’est intolérable.

Et pourtant, si la tromperie s’exerce dans un cadre où elle ne peut avoir de conséquences sur la vie de l’autre ou sur le couple, si personne ou presque n’a à être au courant, s’il n’y a pas mensonge, humiliation publique ou rupture précipitée, si elle nécessite un espionnage poussé pour être découverte, si elle ne constitue qu’une prise de liberté sexuelle parfaitement légitime et recevable sur le plan de l’éthique et de la souveraineté de chacun sur son corps, en quoi trompe-t-on, exactement, en allant coucher ailleurs ?

Prenons un exemple (librement inspiré de faits réels…) :

Tristan et Amélie viennent de rompre. Dix ans d’amour, 5 ans de vie commune, des projets de maison, de bébé… Et voilà que du jour au lendemain, tout vole en éclat. La raison, il en faut peu pour qu’elle fasse le tour de la famille, de la bande de potes et du quartier : Tristan a trompé. Et plus d’une fois qui plus est. En 10 ans, il a couché avec 2 filles différentes, et même 3 fois avec l’une d’entre elle, une semaine où Amélie était partie se bourrer la gueule avec ses copines sur la côte thaïlandaise. Et s’il a été capable de faire cela, on se doute bien qu’il a aussi a minima galoché un peu plus de filles que cela durant ces dix dernières années, le salaud !

C’est donc tout naturel : Tristan fait ses valises et prend la porte. Pas de discussion. Quant aux réactions de l’entourage, elles vont de la surprise indignée devant la traitrise de Tristan, qu’on prenait pourtant pour un mec bien à de timides appels à la magnanimité d’Amélie. Mais en tous cas, tout le monde se garde bien de remettre en question le fait que cette dernière est dans son droit le plus strict en le foutant dehors. Devant un acte impardonnable, pas de rédemption.

Pourtant, si l’on examine bien cette situation, et sans minimiser la souffrance que peut ressentir Amélie, en quoi Tristan a-t-il causé un tort quelconque à Amélie ?

Il n’a pas porté atteinte à son intégrité physique ni morale, il n’a pas pris une décision ou adopté un comportement aux conséquences désastreuses sur sa vie à elle (la preuve : si elle n’avait pas lu ce mail vieux de 3 mois dans sa boite mail à lui, puis fouillé le reste de l’inbox, elle n’aurait jamais rien su de cette aventure…), il n’a pas porté atteinte à sa liberté, il ne s’est pas comporté avec elle de manière malveillante, cruelle, abusive ou indifférente, il ne l’a pas quitté, il n’a pas cessé de l’aimer, d’être là pour elle et de la respecter.

Tout au plus aura-t-il trahi un engagement pris des années plus tôt de manière tacite et jamais remis en question ou rediscuté. Et peut-être lui aura-t-il un peu menti au passage, probablement par omission. Mais c’est tout ; autrement dit pas grand-chose à l’échelle d’une histoire d’amour qui a duré dix ans.

Tout ce qu’a fait Tristan, c’est disposer librement de son corps et c’était son droit le plus strict, droit que ni la pression sociale, ni la pression conjugale ne pourra jamais lui ôter ou lui minimiser. Il a certes des engagements à respecter vis-à-vis de sa copine mais qui dit qu’il leur a fait défaut? Si Amélie pète les plombs au point de le virer de chez eux et de mettre un point final à leur relation, si elle se sent attaqué dans son intégrité à elle, c’est qu’elle se sent propriétaire du corps de Tristan et qu’elle estime avoir un droit de regard sur ce qu’il peut en faire, que cela ait ou non un impact sur sa vie à elle.

Autre exemple :

Ariane a, depuis des années, un sex friend, Xavier, un type qu’elle a rencontré en vacances et avec lequel elle a démarré une relation essentiellement basée sur le cul. Même s’ils s’entendent très bien, elle ne se voit pas trop faire des choses du romantisme avec lui. Mais il y a cette énergie, ce courant qui passe entre eux et qui les attire très vite sous la couette, mais jamais beaucoup plus loin.

Xavier est régulièrement de passage dans la ville ou vit Ariane, ce qui est à chaque fois l’occasion de retrouvailles enfiévrées.

Justement, Xavier sera là la semaine prochaine et propose à Ariane un rencard. Seulement voilà, depuis trois mois, Ariane sort officiellement avec Florent, un ancien collègue de boulot qui lui avait tourné autour et qu’elle a recroisé lors d’une soirée. Tout se passe au mieux avec Florent mais Ariane ne dirait pas non à une nuit de folie avec Xavier… Que faire ? En parler à Florent ? Voir Xavier en prétendant que c’est juste un ami de passage ? L’envoyer bouler?

Après une semaine de réflexion, elle finit par envoyer un texto à Xavier : « Pas dispo cette fois. Mais ce n’est que partie (de jambes) remise ! 😉 Biz ». Incapable de faire face à son copain, elle a préféré repousser les avances de son amant et mettre sous clé, pour un temps indéterminé, ce pan de sa vie qui lui apportait pourtant de la joie, de l’épanouissement, de l’énergie et de la confiance en elle.

Pourtant, si Ariane avait vu Xavier comme d’habitude cela n’aurait en rien bouleversé la vie de Florent, en tous cas pas plus que si elle avait organisé une soirée pyjama avec une copine (ce qui, rassurez-moi, reste permis pas vrai ?! 🙂 ). Mais le fait que le sexe entre en jeu change toute la donne. Pourquoi ? Le sexe, aussi intense soit-il, n’est pourtant pas de nature différente du reste des activités plaisantes de la vie, qu’elles impliquent des sentiments amoureux ou non (or clairement, le sexe est loin de toujours en impliquer, et ne parlons même pas des projets de vie…). Donc, en vertu de quoi est-ce la seule pour laquelle il convient de réclamer, voire d’exiger l’exclusivité stricte et le renoncement à la souveraineté sur son propre corps ?

Dernier exemple :

Paul et Camille sont ensemble depuis 3 ans. Dans le cadre de leur école de commerce, tous deux doivent partir six mois à l’étranger. Paul veut découvrir l’Asie et faire un stage dans la finance. Il s’embarque pour Singapour. Camille est attirée par l’Amérique Latine et la paysannerie familiale. Elle part en Equateur travailler pour une coopérative bio et de commerce équitable*.

*NB : Dans la vraie vie, il y a peu de chances que ces 2 personnes soient ensemble. Mais bon.

Pendant ces six mois, Paul et Camille se sont promis de « rester fidèles », ergo de ne pas aller baiser ailleurs (mais il ne faut pas le dire comme ça, ça casse tout le romantisme). Camille se passionne pour son travail dans une petite ville équatorienne où elle est contact permanent avec la population locale. Pendant ce temps Paul mène la belle vie à Singapour, sort dans les bars et claque tout son salaire de stagiaire.

Une nuit, bourré, il craque sur une fille en boite et la ramène dans son lit. Le lendemain, la fille prend congés sans autre forme de procès. Quant à Paul, il passe le restant de l’après-midi à se morfondre de culpabilité et d’angoisse sur son canapé. Ou avait-il la tête ? Doit-il tout avouer à Camille ? Qu’adviendra-t-il si elle l’apprend ? (il ne réfléchit même pas au fait que la fille ne connait même pas son nom de famille et qu’elle ne pourra jamais le retrouver sur facebook, retracer la piste jusqu’à sa copine et éventuellement tout lui balancer par méchanceté pure et simple).

Il se dit plutôt que s’il a fait ça, c’est sûrement qu’il n’est en fait pas amoureux de Camille ? Ou qu’il y a un problème dans leur couple ? Non, Camille est parfaite. C’est de lui qu’il s’agit, lui a un problème, un vrai problème sur lequel il faut qu’il se penche s’il ne veut pas perdre toutes ses copines les unes après les autres et mourir seul dévoré par son labrador. Il n’est qu’un petit être égoïste, immature et cruel qui ne mérite pas sa fantastique petite-amie.

Pendant ce temps, un jour, Camille fait la connaissance de Juan. Juan est argentin. Juan est beau, il a la peau doré et il l’appelle mi princesa preciosa*. Il est venu travailler un mois dans la coopérative. Pendant trois semaines, il ne se passe rien entre eux mais durant la dernière, ils vivent finalement une belle aventure. Puis Juan repart dans son pays d’origine, laissant Camille à sa mortification : Comment a-t-elle pu faire une telle chose à Paul alors qu’il est si gentil, si affectueux, si drôle et qu’il l’aime tellement ? L’aimera-t-il encore si elle lui avoue son crime ? Elle avait pourtant promis ! Une menteuse, voilà ce qu’elle est. Une menteuse et une hypocrite qui ne pense qu’à elle et qui est prête à faire du mal à l’être le plus parfait sur terre pour son petit plaisir personnel.

*Ma belle princesse

A leur retour de stage, ce qui devait arriver arrivera. Torturés par leur « trahison » mutuelle, incapables de se pardonner à eux-mêmes, de s’avouer ou d’accepter leur pas de côté pour reprendre la route ensemble, Paul et Camille laisseront pendant des mois leur culpabilité et leur terreur d’être découverts consumer leur relation jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien. Ils se sépareront sans perte et fracas mais sans non plus se départir du poids écrasant des non-dits, de l’incompréhension réciproque et d’un amour perdu, sacrifié sur l’autel de l’exclusivité.

Trahison?

Où je veux en venir

Ces histoires inventées de toute pièce n’en sont pas moins d’une grande banalité et représentatives de ce qui se passe dans beaucoup (trop) de couples, enserrés dans le carcan de l’exclusivité sexuelle.

Et pourtant  y a-t-il un mal à disposer de son corps librement quand cela n’a pas de conséquences concrètes sur notre partenaire et si oui, en vertu de quoi ? Notre corps nous appartient, il ne saurait en être autrement. Certes, c’est inconfortable, voire même douloureux de l’imaginer mais cette inconfort, cette douleur légitime-t-elle l’imposition du renoncement à la libre disposition de soi?

Il me semble que non. Il me semble que cela n’est pas plus recevable que d’imposer le voile intégral parce qu’on souffre que notre femme soit vu en public, que d’interdire à son homme de manger un steak sous prétexte qu’on a décidé d’être végé ou que d’interdire à sa fille de se teindre les cheveux en rose si ça lui chante.

Dire « je ne pourrais pas le supporter », même si c’est tout à fait compréhensible, ne justifie pas de balancer à la poubelle ce droit fondamental. Avoir une relation sexuelle entre adultes consentants n’est pas un crime et s’il est naturel de ressentir un peu de jalousie, les drames, l’hystérie et la douleur intense que cela provoque dans bon nombre de cas sont, je pense, auto-réalisateurs tant ils sont suggérés par notre cadre social, moral et culturel.

Comment s’y retrouver ?

Bon, je m’imagine bien que ce gros pavé sur la libre disposition de son corps et l’illégitimité du chantage à l’exclusivité va être particulièrement lourd à avaler pour un grand nombre de mes lecteurs tant il ébranle des convictions intériorisées depuis des décennies, souvent inconsciemment d’ailleurs. Je ne demande qu’à entendre des contre-arguments à ce que j’avance et à en discuter.

Mais en attendant, voilà comment résumer ma philosophie en quelques mots :

Nous avons tous le droit de disposer librement de notre corps et le sexe n’a pas à échapper à ce droit fondamental, quelque soit notre situation matrimoniale ou conjugale.

La question qui se pose maintenant est la suivante : Comment, dans la pratique s’en tenir à ce principe ? Face à de telles énormités, le sentiment d’être perdu est compréhensible. Comment savoir si ma réaction est légitime ou si j’outrepasse mes droits sur le corps d’autrui ?

En fait, c’est plutôt simple. Puisque c’est le sexe qui est central ici, il suffit de se demander comment on se serait comporté si le sexe n’était pas en jeu. Si, par exemple, il se s’était agi que de manger de la glace à la vanille avec un ami.

Par exemple si ta nana sort seule ce soir mais promet de rentrer tôt pour pouvoir être en forme pour aider ton pote à déménager demain et rentre finalement à 6h du matin et ronfle toute la matinée pendant que tu te tapes les cartons pendant 4 heures après avoir été incapable de la réveiller, tu as tous les droits de lui en vouloir, qu’elle ait passé la nuit à faire l’amour avec un autre ou à manger de la glace à la vanille avec lui (ou elle d’ailleurs).

En revanche, si ton mec s’est engagé à vous cuisiner un superbe dîner de Saint Valentin chez lui et qu’il s’y tient, le fait qu’il ait vu une « copine » la veille au soir pendant que tu étais au yoga n’a pas à te mettre en colère. Il aurait tout aussi bien pu s’enfiler une énorme Dame Blanche seul ou accompagné devant la télé, ça n’aurait rien changé pour toi.

Conclusion

Il y a beaucoup, BEAUCOUP à dire sur le sujet de l’exclusivité sexuelle, du sexe en général, du couple et tout le bazar mais je vais m’arrêter là avant de vous écœurer et attendre vos réactions avant de l’aborder à nouveau. J’ai bien conscience que ce que je dis peut paraitre choquant à certains égards, aussi, pour vous et pour moi, faites ce petit effort : prenez le temps qu’il faudra, quelques heures, quelques jours, pour le digérer au lieu de me pourrir immédiatement la gueule, ok ? 🙂 Je peux me tromper mais, même s’ils peuvent paraitre virulents, j’écris mes articles avec toute la bienveillance dont je suis capable donc faites-en de même dans les commentaires, s’il vous please. Je suis ouverte au dialogue mais je suis chez moi sur ce blog et je censurerai sans états d’âme tous les commentaires insultants ou agressifs et ne prendrais pas vraiment la peine de répondre à ceux qui ne font pas l’effort de présenter des arguments valables.

Merci de votre compréhension, aimez-vous sans scrupules et faites l’amour, pas la guerre 🙂

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