Pour plus de créativité en amour

Plus j’y réfléchis et plus je me dis qu’on n’est vraiment pas créatif en amour. Dans un monde où on nous barbe avec la créativité à tire-larigot, je suis souvent effarée qu’on y mette si peu dans notre vie sentimentale. C’est comme s’il ne pouvait y avoir qu’un seul chemin possible qui pourrait grosso-modo se résumer de la sorte :

Rencontre -> Flirt -> Rencards -> Couple -> Cohabitation -> …Se marièrent et eurent beaucoup d’enfants.

Bien sûr certaines étapes sont optionnelles et les ruptures restent potentielles, notamment lorsqu’on se rend compte qu’on ne pourra pas passer à la suivante ensemble. Mais globalement c’est un peu le chemin tracé d’avance dans l’esprit de la majorité des gens. Et sur lequel il est évidemment impossible de revenir en arrière.

Bon, il reste quelques exceptions mais bien codifiés quand-même : le « plan-cul », l’amant(e), le sex friend, etc. Et le polyamour, le lutinage et l’amour libre viennent de manière salutaire mettre un peu le bazar dans nos repères sociaux et moraux. Mais on sort quand-même difficilement du cadre, a fortiori lorsque les sentiments amoureux pointent leur nez et que ça commence à devenir (ahem) « sérieux ».

Pourtant il me semble qu’il y a autant de façons de s’aimer que de combinaisons possibles entre les amoureux. Je veux bien comprendre que ce modèle ait été dominant à une époque ou toute relation sentimentale et sexuelle posait la question de la reproduction et de la descendance. Mais à l’heure de la contraception et de l’avortement, on en est plus là et on a un nouveau terrain extrêmement vaste à explorer. Malheureusement, quand on évoque les possibilités de s’aimer autrement, on tombe toujours un peu sur le même type de réflexion :

« Mais il faudra bien que tu choisisses un jour entre les 2 ?! »

 « En fait c’est quoi votre relation ? Un plan-cul ? Un couple ? Vous êtes amoureux mais vous ne voulez pas vous mettre officiellement ensemble? Mais comment c’est POSSIBLE ? C’est pas vraiment de l’amour je pense. »

« Moi déjà je ne m’en sors pas avec un(e), alors en voir plusieurs, impossible ! »

 « Ce que je veux dans la vie, c’est une femme/un mari avec qui faire des enfants. Bon, pas avant quelques années mais tu vois, je ne veux pas m’engager maintenant dans une relation si je sais qu’elle ne va pas dans cette direction. »

« De toutes façons je ne me vois pas faire ma vie avec lui/elle alors à quoi bon ? »

« Profites tant que tu es célibataire. Tapes-en toi plein, qu’ils/elles te plaisent ou non. Parce qu’après ça sera fini et tu regretteras. »

« Is it going somewhere ? Where is this going ? I don’t know if it’s going anywhere »*

*Les séries américaines sont particulièrement friandes de celle-ci.

Where is this going? Voilà LA grande question que tout le monde devrait se poser. La relation va-t-elle quelque part ? Autrement dit, c’est la direction qu’elle prendra ou non dans le futur qui en déterminerait le sens.

Mais en vertu de quoi les relations devraient-elles “aller” quelque part? Pourquoi on ne pourrait pas leur trouver du sens dans ce qui se passe, à l’instant T, entre les personnes qui la vivent ? Est-ce qu’on ne pourrait pas les vivre dans le présent sans se dire que si on ne se marie pas, si on ne fait pas des bébés ou même si un jour on se sépare, on aura perdu notre temps ?

D’ailleurs ça veut dire quoi « perdre son temps » ? Ca veut dire qu’au lieu de passer tous ces moments uniques avec la ou les personne(s) qu’on aime, on aurait dû les passer à chercher cet(te) autre personne, the one, celle qui nous complétera pour la vie et avec laquelle ça sera happily ever after ? Mais la vie, ça marche pas comme ça. Et en général, c’est quand on cherche le moins qu’on trouve le plus d’ailleurs. Nous en avons tous fait l’expérience.

On se dit que « Cette relation ne va nulle part » mais ça veut dire quoi « Aller nulle part »? Est-ce qu’une relation a besoin d’avoir une direction pour fonctionner? Une relation qui ne va nulle part, c’est une relation sans amour, sans partage, sans enrichissement mutuel, sans épanouissement, sans dialogue. C’est pas une relation sans avenir. Jusqu’à preuve du contraire, les relations ne se vivent pas dans le futur mais dans le présent. Rien n’empêche de faire des projets bien entendu mais même les projets, on les fait ici et maintenant et on en fait des tas qui ne se réalisent jamais parce qu’on n’est jamais bien sûr d’où la vie va nous emmener.

Diantre ! Si je m’étais posé, au moment de partir au Cambodge et de tomber amoureuse de ce pays, la question de savoir si ça allait durer toute la vie, je serais passée à côté des 4 plus belles années de ma vie…

De toutes façons il y aura forcément séparation pour la simple et bonne raison que personne n’est éternel et qu’un jour ***spoiler alert*** vous allez mourir et votre partenaire aussi. Et quand bien même ce n’est pas la mort qui vous sépare, la séparation n’est pas un échec. Cela ne veut pas dire que la relation n’a pas marché. Cela veut juste dire que la vie nous change, que ce qui faisait sens à un moment entre deux personnes ne le fait plus aujourd’hui. De la même manière que de changer d’orientation professionnelle, de déménager à la campagne, d’arrêter de manger de la viande ou de s’éloigner de certains amis avec lesquels on ne se retrouve plus. « La seule constante c’est le changement » a dit Héraclite. On voudrait que les relations amoureuses y échappent et on y croit très fort… Mais ce n’est pas le cas. Et d’ailleurs, rien n’empêche de se séparer dans l’amour, le respect mutuel et la dignité. Et lorsque c’est le cas, on ne peut pas se dire que la relation a été un échec.

Mais je digresse.

Je propose donc que l’on soit un peu plus créatif en amour.

Je propose qu’on s’autorise à aimer les gens qu’on a envie d’aimer comme on veut, sans forcément rentrer dans des schémas et des conditionnements qui ne font que poser des limites à l’amour et à l’épanouissement.

Je propose qu’on définisse, régulièrement, en conscience et avec notre ou nos partenaire(s) les relations telles qu’on a envie de les vivre. Je propose qu’on vive par étape, par sur de grandes déclarations d’engagement inconditionnel et d’amour éternel.

Je propose qu’on puisse dire à son amoureux-se :

« Je t’aime mais, à l’heure d’aujourd’hui, je pense que nous ne sommes pas assez compatibles pour, à long terme, cohabiter, bâtir des projets de vie ou avoir des enfants. Cela ne nous empêche pas de continuer à nous voir, à faire l’amour, à s’apporter du bonheur, à prendre soin l’un de l’autre. »

Ou bien :

« Je n’ai jamais eu envie de personne comme j’ai envie de toi, j’ai un amour extrêmement charnel pour toi qui, je le sais, mourra si on se met dans une dynamique de couple/ménage. Je pense que cela ne marcherait pas pour nous mais j’estime que ce que l’on a est précieux et je veux qu’on le préserve. »

Ou bien :

« Habiter ensemble, c’est l’enfer. Tu es maniaque, je suis bordélique. Tu te lèves à 6h30 du matin pour faire ton yoga et préparer du porridge alors que moi j’aime trainer au lit et les œufs brouillés. Et en plus j’en ai ras le bol de ne pas pouvoir mettre de l’électro à fond les ballons le soir parce que ça te stresse. Quand on n’habitait pas ensemble, tout allait bien. On riait beaucoup, on était complices et on partageait beaucoup de choses. Mais ce n’est pas parce qu’on n’est pas fait pour la coloc qu’on devrait tout mettre par terre, si ? »

Ou bien :

« Je t’aime et je suis si bien avec toi. Mais je me sens frustrée de ne pas avoir connu d’autres partenaires sexuels. J’ai l’impression de très peu me connaitre à ce niveau-là et je pense que découvrir d’autres facettes de ma sexualité avec d’autres que toi m’aiderait beaucoup à m’épanouir. Je voudrais qu’on ouvre un peu notre couple à ce niveau-là. »

Ou bien :

« Tu es sûr(e) de vouloir avoir des enfants et moi non. C’est dur de n’être pas sur le même plan à ce niveau si important dans une vie. Mais je ne veux pas te perdre, ou en tous cas pas comme ça, pas brutalement. Tu es libre de partir si tu le veux. Tu es aussi libre de trouver une femme/un homme qui ait envie de faire des enfants avec toi. Je ne peux pas t’en empêcher si c’est ton souhait le plus profond. Quant à moi, j’aviserai. Qui sait ? Peut-être que je changerais d’avis. On change tout le temps d’avis ».

Et ensuite on redéfinit nos vies en conséquence.

Alors bien sûr ça implique des discussions pénibles et des moments douloureux. Mais ce que l’on propose comme alternative – la séparation inconditionnelle – ne l’en est pas moins, bien au contraire, nous en savons tous quelque chose. Et bien sûr qu’il n’y a pas de solutions miracles et que parfois la rupture est inévitable. Mais cela permet peut-être de se quitter avec un peu plus de douceur, de transparence et de bienveillance.

Evidemment ça implique aussi de prendre ses distance avec un modèle fondé sur la promesse incontestable d’exclusivité, la monogamie en série et le syndrome du choix qui ne découlent aujourd’hui que de notre impression – illégitime – d’être propriétaire du corps et des sentiments de ceux que nous aimons.

Si on encourageait la créativité en amour, cela forcerait chacun à travailler un peu sur sa possessivité, à comprendre que tout le monde est libre de rechercher le bonheur, à voir que rien n’est simple et ne se fait sans dialogue, écoute et respect de l’autre, à admettre qu’un engagement n’est pas « un pacte avec le diable qu’on signe avec son sang en laissant son âme en caution », à se rendre compte que rien n’échappe à l’impermanence…

Ca nous permettrait peut-être d’aborder nos relations avec un peu plus de sérénité, de légèreté, de fluidité, en ayant confiance en notre capacité d’adaptation aux aléas sentimentaux – les siens et ceux de l’autre – et de la vie, de moins se laisser prendre le chou par les pseudo-conseils de gens qui sont persuadés d’avoir vécu exactement la même chose, d’avoir moins peur d’exprimer ses besoins et ses sentiments ou de faire mal à l’autre en lui exposant la situation sous un angle irrévocable.

Ca serait comme un jeu qu’on essaierait de gagner à 2, une chasse au trésor des alternatives à la soi-disant inévitable rupture, une recherche enthousiaste du bonheur mutuel.

Moi je trouve ça à la fois fun et rassurant comme jeu. Pas vous ?

 

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6 réflexions sur “Pour plus de créativité en amour

  1. Je suis assez d’accord avec toi …. mais je trouve que ton article a 30 ans de retard. Car moi mois cette « dé-standardisation » de l’amour a déjà eu lieu.

    Aujourd’hui, dans la majorité des milieux sociaux français (on met de côté tous les extrêmes évidement), on a cette liberté de pouvoir vivre l’histoire d’amour qu’on veut: il n’y a plus la dépendance financière de la femme, il y a plus de tolérance face aux orientations sexuelles et quasi aucune barrière légale à vivre comme on le souhaite (ce qui n’est pas le cas partout!). Le seul facture pouvant entraver cela étant le manque de communication et d’honnêteté.

    La question serait donc de savoir pourquoi il reste autant de couples « standards »: est-ce du fait de notre éducation (tout cela a changé tellement vite, on reste mine de rien « attaché » aux valeurs familiales des parents et grands-parents) ou bien simplement parceque ce que tu appelle un « standard » est juste le désir profond de certaines personnes.

    Je pense qu’aujourd’hui plus que jamais, quand tu rentres dans la routine cohabitation / exclusivité / engagement avec Monsieur Machin, tu ne le fais pas parceque « tu dois le faire », tu le fais car tu en a profondément envie et que – pour avoir testé les plans-cul, les relations ‘on se pose pas trop de questions’, les relations extra-conjugales – tu n’as juste pas envie ce ça avec ton Monsieur Machin.

    C’était ma pensée de février 🙂

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    1. On ne doit pas vivre dans le même espace temps alors 🙂 Je suis d’accord avec toi sur le fait qu’il est maintenant techniquement, financière et légalement possible de vivre de la manière que l’on souhaite. Mais le fait est que les relations hors-norme restent souvent incomprises, scrutées et pensées comme étant vouées à l’avance à l’échec ou comme étant le fruit de passades qui s’éloignent de la nature profonde de l’homme et de la femme et de leur union. C’est peut-être le cas d’ailleurs mais je trouve ça dommage de ne pas réfléchir au fait que ça pourrait ne pas l’être.
      En tous cas, dans mon vécu, j’ai souvent eu le sentiment d’être plutôt face à de l’incrédulité, de l’incompréhension et du scepticisme qu’aux réactions courantes et banales que peuvent avoir les gens face aux situations plus « normales ».
      Après je ne doute aucunement du bonheur conjugal et du fait que Machin et Machine puissent s’y retrouver complétement dans le modèle standard – et je l’ai testé moi aussi – mais il ne faudrait juste pas perdre de vue qu’il y a d’autres alternatives entre celle-ci et la rupture inconditionnelle. En fait on devrait juste voir les choses d’un point de vue un peu moins binaire. Je pense.

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    2. Et puis je pense qu’il y a bien plus de couples et de partenaires insatisfaits et malheureux qu’on le croit et que notre manque d’inventivité en amour et notre frilosité à sortir du cadre n’y sont pas pour rien…

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