La démocratie est-elle relative ?

Ces derniers temps, je soutiens pas mal à qui veut l’entendre que la France est devenue ni plus ni moins qu’une bonne grosse dictature des familles (J’aime choquer, je n’y peux rien).

En général, la première réaction des gens ressemble plus ou moins à :

« Haaaaannnn mais comment tu peux dire ça?! »

Ce que je peux comprendre au fond. Ne nous bourre-t-on pas le crâne depuis notre plus tendre enfance avec notre belle démocratie, le droit de vote d’élection conquis à la sueur de notre sang, 1789, la prise de la Bastille, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, bla bla bla… ?

Ensuite, souvent, on me sort la remarque qui tue tout :

« Pourtant t’as vécu au Cambodge, tu devrais savoir, toi, ce qu’est une dictature ! »

Et là j’ai envie de répondre que Oui. Justement. Je sais.

Je sais ce que c’est de vivre dans un pays où une population impuissante n’a pour le pouvoir en place que mépris, colère et dégoût. Je sais ce que c’est que de vivre dans un pays où les conditions de travail, pour un nombre important de salariés, sont insupportables. Je sais ce que c’est que d’avoir l’impression d’avoir au dessus de sa tête une caste aussi incompétente que condescendante, dont les décisions ne sont motivées que par la défense de leurs propres intérêts et privilèges.

Et bizarrement, cette impression ne change pas, que je vive au Cambodge ou en France…

Alors pour contrer par l’absurde cet argument qui ressort régulièrement, on va faire un petit exercice : Imaginez que demain, l’indéboulonnable premier ministre dictateur du Cambodge, qui s’accroche au pouvoir depuis 3000 ans comme les sangsues du Rathanakiri sur les mollets des randonneurs en saison des pluies, se fasse déboulonner pour une raison X, Y, Z.

Qu’une assemblée populaire constituante se mette en place et qu’elle écrive elle-même son contrat social*.

Qu’un processus démocratique se mette en place pour désigner les représentants du peuple*.

Que ceux-ci soient élus ou tirés au sort pour des mandats courts et non-renouvelables, qu’ils puissent être éjectés du pouvoir en cas de faute morale et que des organes indépendants contrôlent qu’ils respectent bien le programme qu’ils sont chargés de mettre en place*.

Que les médias soient indépendants de tout pouvoir (politique ou financier)*.

Que les citoyens puissent débattre sur les places publiques de la direction qu’ils veulent faire prendre à leur pays*.

Qu’on instaure un référendum d’initiative populaire et que les citoyens puissent voter pour dire si oui ou non ils veulent de telle ou telle loi*.

*Toutes ces choses, je le rappelle, n’existent pas en France. Ni nulle part ailleurs dans le monde, d’ailleurs.

Qu’en gros, le Cambodge devienne une démocratie, une vraie, du grec demos : peuple et kratos : pouvoir.

Est-ce qu’alors je pourrais appeler la France une dictature sans qu’on ouvre les yeux ronds ? Juste parce qu’on ne pourra plus me coller le Cambodge sous les yeux en me disant « Regarde, ça c’est une vraie dictature ! » ?

Ben non, parce la démocratie n’est pas relative. Démocratie et dictature, ce ne sont pas deux concepts situés aux extrémités d’une échelle sur laquelle on placerait les curseurs des pays du monde. La différence entre démocratie et dictature, elle n’est pas de degrés, elle est de nature.

Et elle n’est pas bien compliquée à saisir :

La démocratie, c’est le pouvoir au peuple.

La dictature, c’est le pouvoir entre les mains d’une seule personne ou d’un groupe de personne.

Oserait-on, aujourd’hui, prétendre qu’en France, c’est le peuple qui a le pouvoir, alors même qu’un groupe de personne va décider, aujourd’hui même, de faire passer en force une loi à laquelle s’opposent les ¾ de la population française ?

Quel pouvoir a-t-on ? Celui de défiler dans la rue sans se faire tabasser si on a de la chance ? Celui de mettre tous les cinq ans un bulletin dans une urne et de laisser ensuite celui qui aura obtenu le plus de bulletins diriger le pays comme il l’entend sans que l’on ne puisse absolument rien y faire, même s’il trahit notre confiance au plus haut point (ce qui se passe mandats après mandats, élections après élections) ? Et je ne parle même pas de la liberté d’expression, sur laquelle on a copieusement vomi une fois de plus en condamnant il y a quelques jours les lanceurs d’alerte Antoine Deltour et Raphaël Halet à la taule, ou de l’indépendance des médias… (À ce propos, vous avez regardé Canal + dernièrement ?)

La France n’est pas une démocratie car la démocratie ce n’est pas du « par rapport ». La démocratie c’est du point barre.

C’est le pouvoir au peuple, point barre. C’est l’implication des citoyens, quotidiennement, dans l’élaboration des lois qui les concernent, point barre. C’est une information indépendante pour des citoyens éclairés, point barre. C’est un renouvellement fréquent des responsabilités de représentativité de ces mêmes citoyens, point barre. C’est la liberté de penser et de dire ce que l’on veut, point barre.

Faire de la démocratie un concept relatif, c’est trahir son sens premier. Prétendre que ce qui se passe au Cambodge ou ailleurs puisse changer le nom que l’on donne à notre régime n’a pas de sens. Cela reflète bien l’absence de bonne foi, de rationalité, de logique dans lesquelles baignent les débats entre citoyens lambda. Cela traduit bien la régression intellectuelle et politique qui est à l’œuvre aujourd’hui, dans ce monde où le fait que tout soit nivelé par le bas est devenu acceptable, voire souhaitable. Cela montre bien surtout que sur le chapitre des plus beaux concepts que l’humanité ait pu inventer – Démocratie, mais aussi Liberté, Egalité, Fraternité, etc. – on est prêts, et je dirai même enthousiastes, à se contenter du moins pire.

La France n’est pas une démocratie, et que le Cambodge, ou n’importe quel autre pays du monde, n’en soient pas non plus n’y change rien. Certes, « par rapport » à de nombreux autres pays, on a (un peu) avancé sur le chemin démocratique. Mais il est encore long avant que l’on puisse prétendre à ce titre.

Et, hélas, on n’est pas si loin devant.

See original image

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s