Pourquoi les élections nous rendent-elles fous?

Brexit, victoire de Trump à la présidentielle américaine, campagne électorale française… En ce moment le vote fait la une de l’actualité aux quatre coins de la planète pour le meilleur… ou pour le pire.

Surtout pour le pire.

Au vu des réactions que ces événements, qui n’ont au final pas grand chose à voir les uns avec les autres, génèrent, un constat s’impose: les élections déchainent les passions et sont loin de faire ressortir le meilleur en chaque homme. Avant, pendant et après la campagne, chez les candidats autant que chez les électeurs, voire chez les observateurs extérieurs, c’est partout le mépris, la haine, le rejet, le désespoir, la peur et la colère qui triomphent.

Les réactions sont d’une telle ampleur qu’elles feraient presque penser à celles qui ont suivi les attentats terroristes en France: tout le monde réagit émotionnellement, se tire dans les pattes, on doit prendre des pincettes avec tout ce que l’on dit et l’insulte est facile.

Pourtant une élection et des attentats terroristes n’ont, sur le papier, rien de comparable. Comment un événement à l’occasion duquel on nous demande juste de donner notre avis – processus qui devrait être en toute logique réfléchi et rationnel – peut engendrer autant de réactions purement émotionnelles pour finalement ne plus se résumer qu’à du tapage, des guerres d’ego et de la violence verbale?

Pourquoi les élections nous rendent-elles fous?

Pourquoi nous transforment-elles en personnes haineuses, méprisantes et effrayées, alors que nous ne sommes pas comme ça le reste du temps?

Pour moi, c’est du à un phénomène que je résumerai en ces termes:

Illusion de démocratie VS Principe de réalité = Folie collective

Je m’explique:

Vous prenez un peuple et vous le faites baigner dans l’illusion qu’il vit dans une démocratie, qu’il a le pouvoir entre les mains et qu’il est maître du destin et des orientations politiques qu’il souhaite donner à son pays. Tout cela grâce au sacro-saint droit de vote pour lequel ses ancêtres se sont tellement battus qu’il ferait bien de leur faire allégeance pour le restant de son existence sans poser de questions.

Et puis, dans les faits, vous ne donnez pas tant de pouvoir au peuple. Dans les faits, le peuple en question ne voit s’ouvrir que tous les X années une minuscule fenêtre dans laquelle il ferait mieux de s’engouffrer s’il veut saisir sa chance d’influencer les prises de décisions de son pays. Et ce quand bien même ce choix qui lui est donné a été décidé à son insu et quand bien même aucune des options proposées ne le satisfait réellement. Et dans ce choix qu’il fera, au mieux par défaut, au pire par dépit – s’il le fait tout court – il ferait mieux de ne pas se tromper, car son avis ne lui sera plus demandé avant X autres années… voire plus jamais.

BONJOUR L’ANGOISSE.

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Donc en résumé, vous prenez une population à qui vous faites croire qu’elle est maître de son destin et dans les faits, vous vous arrangez pour qu’elle ne soit maître de rien du tout. Juste contrainte à faire un choix par défaut une fois de temps en temps et la fermer le reste du temps. Basta.

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Il n’est pas bien surprenant, si on envisage les choses sous cet angle, que cette façon de faire de la politique génère d’intenses frustrations et une incompréhension générale. Ne pas être maître de son destin, c’est désagréable. Mais ne pas l’être alors qu’on nous rabâche en permanence qu’on l’est, c’est schizophrène.

Il faudrait être masochiste pour accepter ce système. Et c’est ce que nous sommes. Il y a de quoi devenir marteau. Et c’est ce qui se passe.

Ce décalage entre l’illusion qu’on se crée de vivre en démocratie et la réalité des décisions qui nous échappent génère cette hystérie collective autour des élections qui représentent, année après année, notre seul espoir de reprendre les choses en main. Si la politique était quotidienne, fluide, directe, si on nous demandait régulièrement notre avis, si on avait le pouvoir d’être entendus dans nos besoins et nos aspirations, si on avait le droit à l’erreur, si on était directement impliqués dans les décisions, bref si on n’avait l’impression que les choses étaient entre nos mains, cette folie collective n’existerait pas.

Et nous n’aurions pas besoin de nous trouver en permanence des boucs émissaires. Une fois, ce sont les abstentionnistes (ces « égoïstes fainéants qui se foutent totalement du collectif »), la fois d’après, les votants (ce « gros tas d’ignares incultes qui ne savent pas voir plus loin que le bout de leur nez »), mais c’est toujours le peuple qui en pâtit. Bien sûr, cela doit forcément être de la faute de quelqu’un. Certainement pas celle du système de l’élection qui, lui, ne saurait tolérer la moindre remise en question.

Car c’est cela le plus tragique: nous sommes tellement attachés à notre illusion de vivre en démocratie, parce que nous avons le droit d’élire nos représentants, que nous sommes incapables de voir que c’est précisément cela qui est problématique.

L’élection est plus qu’une modalité de désignation de nos représentants. Elle est un symbole, la preuve incontestable que nous sommes un peuple libre, avancé, souverain.

Mais si c’est le cas, pourquoi avons-nous si peur?

Les élections nous font perdre la tête parce que nous avons l’impression qu’elles sont la seule fenêtre décisionnelle qui nous est offerte, et qu’elle ne s’ouvre pas souvent. Nous y plaçons donc tous nos espoirs. Nos espoirs en un avenir meilleur ET nos espoirs en le principe même de la démocratie.

Et lorsque cela ne fonctionne pas, lorsque les choses, objectivement, ne s’améliorent pas, nous nous sentons doublement trahis: trahis par les candidats et trahis par la démocratie elle-même puisqu’on confond élections et démocratie et qu’on voit bien que les élections n’ont, une fois de plus, rien changé.

Et plus le monde va mal, plus nous plaçons inconsciemment d’espoirs dans les prochaines élections, et plus nous nous rendons fous.

C’est ainsi que nous nous retrouvons tous à essayer de comprendre, de rationaliser tout cela et de juger les autres, le « peuple », parce qu’un système si parfait ne souffrirait pas d’être blâmé de ne pas avoir tenu ses promesses. C’est forcément de la faute aux autres, à tous ces « débiles, ignorants et égoïstes » qui forment – on en est persuadés – le « peuple ». Donc forcément, la démocratie ne peut pas marcher avec des gens pareils. CQFD.

Mais ce que tout le monde oublie, c’est que lors d’élections, on a une vue sur un ensemble d’électeurs à un instant T. Et le peuple ne saurait se résumer à cela. Donc dire au lendemain d’une élection: « Le peuple n’est qu’un gros tas de cons », ce n’est pas seulement faux, ça ne veut juste rien dire du tout. On devrait dire, a minima: « Les citoyens ont une tendance à devenir … (complétez par le terme de votre choix) quand ils se transforment en électeurs ».

Mais comment leur en vouloir quand on leur demande une fois tous les 5 ans s’ils préfèrent la peste ou le choléra?!

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Ce ne sont pas « les américains » qui ont fait élire Trump, c’est un ensemble d’électeurs américains qui ont, à un instant T, fait pour eux le choix du moins pire. Chercher de midi à 14h pourquoi les américains ont voté Trump, ça ne sert pas à grand chose. C’est le choix de base qui est à revoir. Une grande partie des américains ont voté Trump parce qu’ils ne voulaient pas voter Hillary. Et qu’on ne leur présentait pas d’autre choix. Point.

Ce scénario tristement classique est inéluctable dans le système électoral. Et pourtant tout le monde continue de défendre mordicus l’élection comme si c’était la meilleure invention depuis l’eau tiède. On continue incriminer les autres, de croire qu’ils sont bêtes et méchants alors que c’est le système qui les rend comme ça.

La vérité c’est que personne ne peut savoir comment se comporterait le peuple en cas de véritable démocratie pour la simple et bonne raison que c’est un système qui n’a jamais été testé dans le monde moderne.

Que perdrait-on, alors, à essayer?

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Et maintenant on fait quoi?

Ben oui, je sais bien ce que vous pensez tous. C’est bien beau tout ça mais maintenant, on fait quoi, hmm?

Hélas, les choses ne se font pas en un jour, ni en une Nuit Debout, ni en une élection. Donc pas la peine d’attendre un miracle. On pourrait bien attendre toute notre vie. La bonne nouvelle dans tout cela c’est qu’il est temps d’arrêter de placer dans les élections des espoirs démesurés – même si on peut continuer à y placer des espoirs mesurés – et commencer par placer l’espoir là où il est le plus facile à placer: en soi-même, en les autres.

Partant de là, on peut donc faire plusieurs choses très simples:

  1. Arrêter de mettre des espoirs trop importants dans les élections (ainsi que du désespoir trop important également quand le résultat n’est pas celui que l’on escomptait). Que nous fassiez le choix ou non de voter aux prochaines présidentielles, ou toutes les autres fois ou l’on vous demandera votre avis, faites-le en conscience et n’y mettez pas d’espoirs fous. Ecoutez-vous, suivez vos convictions, ne jugez pas celles des autres (ils ont leurs raisons tout comme vous avez les vôtres), ayez confiance en vos choix mais ne croyez pas qu’une élection changera la face du monde. Cela n’a jamais été le cas. Les élections ne sont qu’un événement ponctuel dans l’histoire du monde. Elles ont des conséquences, certes, mais elles n’écrivent pas l’histoire. Tous les humains écrivent l’histoire.
  2. Arrêter d’être le jeu de ses émotions. C’est malsain et destructeur. Le monde n’a pas besoin de davantage de négativité et en plus cela nourrit le système qui n’en attend pas moins de vous. Il est impossible de s’empêcher de ressentir de la haine, de la colère, de la tristesse ou de la peur, mais il est possible de se retenir de le crier sur tous les toits et d’en rajouter des caisses. Ressentez ce que vous avez à ressentir mais n’en devenez pas le jeu. Ne vous mettez pas à réfléchir en fonction de ça. Vous avez un cœur et c’est très bien, mais vous avez aussi un cerveau. Servez-vous en. D’autant plus lorsque vous n’avez pas de prise sur la situation. Si vous êtes français, le Brexit, l’élection de Trump vous concernent indirectement mais vous n’auriez rien pu changer au résultat et vous ne le pouvez pas plus maintenant. Vous avez le droit d’avoir un avis sur la question mais l’exprimer avec colère et mépris est inutile, désagréable et vous dessert, vous, en premier lieu.
  3. Incarner le changement que l’on veut voir dans le monde. Les élections ne sont qu’un moment et une partie de ce sur quoi vous pouvez agir pour tirer le monde vers le haut. Ne les attendez pas pour essayer de changer les choses. Commencez maintenant, il y a des tas de choses à faire! Mettez de l’espoir en vous, pas dans les politiciens. Soyez les politiciens de votre vie. Prenez de meilleures décisions qu’ils n’en prendront jamais!
  4. Essayer de changer le système mais garder à l’esprit que Superman n’existe pas et que seul on arrive pas à grand chose. Faites de votre mieux. Si vous vous intéressez à des alternatives au système électoral en place actuellement (tirage au sort, démocratie directe, démocratie liquide, relocalisation de la politique, mandats courts et non renouvelables, etc.), les ressources abondent sur la question (envoyez-moi un mail si vous voulez je me ferais un plaisir d’en partager quelques unes avec vous). Éduquez-vous. Parlez-en autour de vous. Faites un peu de politique tous les jours. Débattez avec votre entourage. Bien sûr que le système doit changer mais le système c’est vous. Si vous changez, il changera. Et n’attendez pas les autres car vous pourriez bien attendre toute votre vie.

C’est notre impression d’impuissance qui nous rend méchants, colériques et tristes. Et dans une certaine mesure, nous sommes impuissants. Mais nous sommes aussi beaucoup plus forts que nous le croyons et nous pouvons agir à de nombreux points de vue.

Nous ne devons plus avoir l’impression que nous sommes maître de notre destin une fois toutes les X années car en réalité, nous le sommes tous les jours.

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